PROCHE ET MOYEN-ORIENT CONTEMPORAIN


PROCHE ET MOYEN-ORIENT CONTEMPORAIN
PROCHE ET MOYEN-ORIENT CONTEMPORAIN

Le terme Moyen-Orient, qui traduit l’expression anglo-saxonne Middle East, n’apparaît qu’au début du XXe siècle pour désigner cette zone médiane entre Proche et Extrême-Orient, centrée sur le golfe Persique. Si les Américains l’étendent parfois du Maroc au Pakistan, les Européens la définissent plus volontiers comme un arc de cercle étiré de la vallée du Nil aux plateaux irano-afghans et des côtes sud de la mer Noire jusqu’aux rivages de l’océan Indien. Le mot tire ainsi ses origines de la géopolitique, même si les sciences sociales s’en sont emparées, s’efforçant de doter d’une hypothétique cohérence un monde contrasté et mal délimité.

À la charnière de l’Afrique, de la Méditerranée orientale et de l’Asie du Sud-Ouest, le Moyen-Orient est un espace ouvert, dépourvu de frontières naturelles. Carrefour géographique et humain, il se définit plus par les réseaux qui le parcourent que par les limites qui l’enserrent. S’il fallait pourtant lui découvrir une unité, elle se fonderait sur la dominante semi-aride du climat, qui détermine la confrontation séculaire entre monde nomade et paysanneries sédentaires et rend compte de la précarité des bases agraires. Dans ce milieu très dépendant de la continuité de l’effort humain, le déclin présent des sociétés est à la mesure de leur apogée passé.

Trois groupes humains ont fait l’histoire de la région: les Persans, les Arabes et les Turcs. Relativement homogène, le monde turc est solidement ancré sur le plateau anatolien depuis que les premières invasions turcomanes du XIe siècle ont peu à peu subverti le peuplement grec. Le monde irano-afghan apparaît à l’inverse très diversifié, et, dans les frontières de l’Iran actuel, près de la moitié de la population n’est pas persanophone d’origine. L’Orient arabe enfin se décompose en trois sous-ensembles: la zone égypto-soudanaise, sur l’axe du Nil; le Croissant fertile, qui étend ses complexités naturelles et humaines du littoral méditerranéen aux vallées mésopotamiennes; la péninsule arabe enfin, que son centre désertique n’a jamais fermée aux influences extérieures. Ce tableau général simplifie pourtant abusivement les réalités du peuplement régional, car chacun de ces trois groupes humains prolonge son implantation au-delà des limites du Moyen-Orient tel qu’il est envisagé ici: les turcophones dans le Caucase et les anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale, les Arabes au Maghreb, les persanophones au Tadjikistan: autant de souvenirs d’empire susceptibles de nourrir des tentations hégémoniques. L’incontestable prépondérance de ces trois peuples n’épuise pas la richesse ethnique de la région, que l’on songe aux populations africaines du Sud du Soudan, aux Kurdes, aux Arméniens ou aux Baloutches, pour n’en citer que quelques-uns.

Il est naturellement tentant d’opposer à cette extrême variété ethnolinguistique le puissant facteur unitaire que représente l’islam. Du Caire à Kaboul et d’Istanbul à Sanaa, le foisonnement des minarets, le dédale des souks ou la grâce des arabesques témoignent assez de la forte empreinte historique de l’islamité. Mais l’islam d’aujourd’hui, comme celui d’hier, n’est pas moins pluriel que les groupes qui s’en réclament: de l’islam réformiste et lettré des villes à l’islam populaire et mystique des confréries, en passant par cet islam idéologisé, devenu l’arme de toutes les protestations politiques. Les majorités musulmanes ne sauraient enfin nous faire oublier l’existence de minorités chrétiennes et juives notamment concentrées dans le Croissant fertile. N’y voir que des communautés résiduelles sans incidence sur le destin de la région serait méconnaître le rôle stratégique qu’elles ont joué dans la confrontation entre le Moyen-Orient et l’Occident. Ce serait négliger aussi l’enjeu qu’elles représentent aujourd’hui dans le débat sur la loi et la citoyenneté qui agite la plupart des sociétés. Le statut légal autant que la place sociale des minorités confessionnelles apparaît comme l’un des principaux tests d’une véritable modernité politique.

S’il est vain de rechercher une quelconque unité intrinsèque du Moyen-Orient, il n’est pas douteux en revanche que le temps long de sa confrontation avec l’Occident, aux XIXe et XXe siècles, imprime à la région une unité de destin qui justifie à elle seule une approche globale.

1. L’agonie des empires

L’époque contemporaine commence en Orient avec l’irruption de l’Europe et les rivalités entre les puissances qui accompagnent ces poussées impériales. Un double affrontement oppose dans la région les acteurs principaux du « grand jeu »: un affrontement franco-britannique pour le contrôle de la Méditerranée orientale; un affrontement anglo-russe autour de la ligne de fracture de l’Asie centrale. Les stratégies impériales de la Grande-Bretagne, principal maître d’œuvre de la question d’Orient, s’ordonnent autour des possessions indiennes de la Couronne. Dans cette perspective, le Moyen-Orient fait figure d’espace-relais contrôlant les routes de l’empire. Le monde ottoman en est la clé, lui qui tient les détroits et oppose une barrière à la poussée russe vers le sud. Le vieil empire est pour les Britanniques un mal nécessaire, et son intégrité territoriale, un impératif stratégique. En Asie centrale, les ambitions russes se heurtent au souci britannique d’assurer la protection avancée des frontières de l’Inde; ici, l’équilibre conflictuel entre pressions anglaises et russes contribuera à la fixation des frontières nord de l’Iran et de l’Afghanistan.

Limites d’une modernisation importée

L’entrée du Moyen-Orient dans l’aire d’expansion de l’Occident s’est accompagnée d’une mutation sans précédent des sociétés locales, au contraire de l’image trompeuse d’immobilisme véhiculée par la littérature du voyage en Orient. L’Égypte de Méhémet-Ali dès 1805, l’Empire ottoman entre 1839 et 1876, à l’ère des tanzimat , et dans une moindre mesure la Perse des Q dj r, entreprennent tour à tour de moderniser leurs structures d’État. C’est une modernisation volontariste, conduite par une élite occidentalisée soucieuse de remédier au déclin des sociétés locales. C’est aussi une modernisation sélective, fondée sur l’importation de techniques administratives et militaires considérées comme des instruments neutres de progrès. L’extension des appareils d’État contraint les gouvernements à accroître les ressources qu’ils tirent des sociétés. Dans des économies à dominante agraire, la révision du statut des terres doit permettre de raffermir les bases de l’impôt et la suppression des pratiques d’affermage en assainir la perception. Tel est l’objet du Code foncier ottoman de 1858, dont les effets pervers feront des anciens intermédiaires fiscaux de l’État une nouvelle aristocratie foncière. Cette extension de la grande propriété terrienne absentéiste, qui s’accompagne du recul progressif des modes d’exploitation collectifs, marquera les structures agraires jusqu’aux réformes du XXe siècle.

Au-delà de ces préoccupations fiscales, la plupart des réformateurs ne prennent pas une conscience claire des impératifs du développement économique. Depuis le déclin de ce capitalisme commercial qui avait assuré sa base matérielle à la haute culture urbaine des temps abbassides, le Moyen-Orient a perdu son rôle de carrefour, et les élites musulmanes se sont détournées des activités économiques, abandonnées aux marchands étrangers et aux minoritaires locaux. Les dirigeants ottomans se montrent eux-mêmes plus préoccupés d’assurer la consommation intérieure que de susciter des activités productives. Tel est le sens de la vieille politique des capitulations, relayée au XIXe siècle par des traités de commerce résolument libre-échangistes qui ruineront toute perspective de développement économique local. L’ouverture aux capitaux et aux techniques de l’Europe entretient pourtant la fièvre de la modernité, que l’on songe au percement de l’isthme de Suez, à la construction du Bagdadbahn ou encore à la première concession pétrolière accordée en 1901 à l’Anglo-Persian Oil Company. Mais l’indigence des ressources locales impose bientôt le recours massif à l’emprunt. La dépendance financière qu’il instaure conduira à la mise en tutelle des économies locales par les créanciers étrangers dans le dernier quart du XIXe siècle, comme si la dette était la rançon directe d’une modernisation importée.

Mutations des structures d’empire

Les politiques de réforme ont introduit une distorsion plus préoccupante encore. À vouloir moderniser les institutions sans bouleverser les sociétés, elles ont déstabilisé les structures d’empire sans renouveler les rapports sociopolitiques. Ainsi, dans le monde ottoman, la société repose traditionnellement sur la dichotomie entre musulmans et non-musulmans. L’identification entre la loi de l’Empire et la loi de l’islam impose toutefois de reconnaître aux seconds un statut juridique spécifique. Les minoritaires jouissent ainsi d’une large autonomie religieuse et légale dans le cadre des millet. Mais sous la pression des puissances ajoutée à la fascination qu’exercent les modèles de la Révolution française sur les élites réformatrices, l’État ottoman promulgue, en 1839 et 1856, des Chartes fondamentales qui instaurent dans l’Empire une égalité civile nominale. La publication de nouveaux codes juridiques ainsi que la création de tribunaux séculiers s’inscrivent dans la même logique. Loin d’être supprimés pourtant, les millet voient leurs privilèges confirmés par le texte de 1856 qui laisse aux tribunaux communautaires la charge du statut personnel. La persistance des millet, conjuguée au principe de l’égalité civile, imposera moins une véritable égalité des individus qu’un équilibre nouveau des communautés. À moins qu’il ne s’agisse d’un déséquilibre. Car les majorités musulmanes voient trop souvent dans les réformes de simples privilèges indûment reconnus aux minorités sous la pression de leurs tuteurs étrangers.

Les structures d’empire se définissent encore par les nombreuses médiations qui assurent le lien entre le pouvoir politique et la société. L’État n’y entre pas en rapport avec le sujet mais avec le groupe de base, que ce soit le millet, la tribu, la guilde ou la confrérie. Dès lors que ces structures intermédiaires sont remises en cause, il importe de redéfinir la nature de la communauté politique, fondement de l’autorité de l’État. La première réponse fut historiquement apportée par l’islam. La religion musulmane fournissait traditionnellement un cadre normatif et juridique qui assurait l’organisation des groupes sous l’autorité des oulémas (’ulama ). Mais si l’islam régulait le champ social, il se contentait de donner une caution de principe à l’État, seul maître du champ politique. Or le dernier des grands sultans ottomans, Abd lhamid II, soucieux de stabiliser une société ébranlée par les réformes, a fait de la mobilisation au nom de l’islam la source directe de l’allégeance politique. Le rapport de l’islam à l’État se politise d’autant plus aisément que l’appartenance religieuse fournit la base d’une affirmation des sociétés face au défi occidental. L’appel initial à la défense du monde musulman contre la menace européenne vient des Indes et trouve un écho immédiat en Afghanistan et en Perse. C’est contre la domination britannique dans le sous-continent puis en Égypte que le penseur et activiste persan Djam l al-D 稜n al-Afgh n 稜 (1838-1897) théorise le panislamisme. Le sultan Abd lhamid II en fera une arme politique. En définissant le califat comme une pure direction spirituelle de la umma, ce qu’il ne fut jamais, il se posait en protecteur des musulmans de Crimée, d’Asie centrale ou des Indes. Les puissances occidentales n’agissaient pas autrement avec les chrétientés orientales.

Maturations nationalistes

Si le panislamisme apporte aux mutations des sociétés une réponse issue de leur culture propre, le nationalisme apparaît à l’inverse comme un produit d’importation. Nombre de penseurs n’hésiteront pas à y voir le secret de la réussite occidentale, comme si l’Europe, après avoir proposé un modèle d’État, exportait désormais ses passions nationalistes. C’est une intelligentsia urbaine frottée d’idées nouvelles qui pense ces «communautés imaginées» dont les fondements ici peuvent être confessionnels autant qu’ethnolinguistiques. Mais, partout, le nationalisme sera culturel avant d’être politique. Ainsi le nationalisme turc s’enracine-t-il intellectuellement dans la réflexion des Jeunes-Ottomans, formés dans l’esprit des tanzimat, mais soucieux de légitimer les réformes en termes d’islam. En passant du cercle des Jeunes-Ottomans aux comités Union et Progrès des Jeunes-Turcs, le nationalisme se politise au tournant du siècle, nourrissant l’activisme des officiers et des bureaucrates qui feront la révolution constitutionnelle de 1908 à Istanbul. Dans l’éphémère printemps des nationalités suscité par l’onde de choc de la révolution jeune-turque, il faut faire une place à part à un nationalisme arabe socialement très composite. Le premier arabisme culturel, celui qui fleurit dans les villes du Croissant fertile sous le nom de nahda , doit beaucoup à la réflexion d’une intelligentsia chrétienne qui impose une nouvelle vision de l’arabité, fondée sur la langue et la culture, tandis que des intellectuels musulmans réformistes cherchent à rendre aux Arabes leur place centrale dans un islam épuré. Dès lors que se pose la question du pouvoir, l’arabisme politique devient le vecteur d’aspirations aussi diverses que les groupes sociaux qui les portent. Certains notables traditionnels, marginalisés par les évolutions laïcisantes et centralisatrices du pouvoir jeune-turc, se convertissent au nationalisme pour réagir contre la perte de leur statut: c’est le cas des Hachémites du Hedjaz, leaders en 1916 d’une révolte arabe anti-ottomane soutenue par la Grande-Bretagne. Certains officiers modernistes supportent de plus en plus mal, quant à eux, leur subordination à l’état-major turc comme à l’élite turco-circassienne en Égypte. Pour de nouvelles couches sociales enfin, formées de journalistes, d’avocats ou de professeurs, le nationalisme apparaît comme l’expression privilégiée de leurs aspirations à la mobilité sociale et politique.

Les mutations ont été plus lentes dans la Perse des Q dj r, car le pays n’a guère connu les expériences modernisatrices menées en Égypte comme dans l’Empire ottoman. Ici, le nationalisme se cristallisera, à l’extrême fin du XIXe siècle, dans le rejet des concessions étrangères imposées à la dynastie affaiblie. La protestation populaire atteint son apogée lors du boycott du tabac déclenché en 1891 contre l’octroi du monopole du tabac à une société britannique. Mais les événements de 1891-1892 sont lourds d’autres évolutions qui marqueront le XXe siècle, témoin cette alliance politique scellée entre oulémas, bazaris (commerçants du bazar) et réformateurs sécularistes, que l’on retrouve à l’œuvre lors de la révolution constitutionnelle de 1905 à 1907, comme dans les protestations de 1907 contre la division du pays en zones d’influence. C’est la même configuration politique qui sera aux origines de la révolution islamique de 1979. Dans cette alliance triangulaire, la hiérarchie des oulémas chiites détient un rôle spécifique, sans équivalent dans le monde musulman. Si l’islam, à la différence du christianisme, est bien une religion sans Église, la Perse est dotée d’un véritable clergé depuis que, au XVIe siècle, la dynastie des Safavides a converti le pays au chiisme grâce au prosélytisme de clercs venus du Liban, d’Irak ou de Bahrein. Au cours des deux siècles suivants, l’affaiblissement des Safavides et de leurs successeurs a permis aux oulémas de prendre leurs distances à l’égard du pouvoir d’État. Cette autonomisation a été servie par l’indépendance économique du clergé, assurée par sa richesse foncière et le bénéfice des taxes religieuses qui lui sont directement versées. Mais, tandis que se constituait une hiérarchie de clercs, le revivalisme de la pensée chiite ouvrait la voie à l’innovation religieuse, voire à l’activisme politique d’une fraction du clergé, celle-là même qui allait prendre, à plusieurs reprises au cours du XXe siècle, la tête des mouvements de protestation.

Balkanisation du Proche-Orient

L’effondrement de l’Empire ottoman, au lendemain de la Première Guerre mondiale, peut apparaître comme l’aboutissement logique des processus dissolvants que nous avons vus à l’œuvre tout au long du XIXe siècle. Il n’en est pas moins précipité par la défaite militaire consécutive au choix de l’alliance allemande. Dès lors, les anciens tenants de l’intégrité ottomane se révéleront les adversaires les plus acharnés des Ottomans puis des Turcs. À la fin de la guerre, en l’absence de la Russie qui a basculé dans la révolution, le face-à-face franco-britannique façonne la carte territoriale du Proche-Orient d’aujourd’hui. Il le fait au mépris des réseaux d’échange traditionnels, subvertis par les nouvelles frontières qui atomisent le Croissant fertile. Les États s’ordonnent autour des groupes humains dont l’émancipation a pu bénéficier du soutien actif des puissances. La Grande-Bretagne encourage à la fois le sionisme, désireux d’obtenir la création en Palestine d’un Foyer national juif, et ce nationalisme arabe, aristocratique et militaire, incarné par le mouvement hachémite, semant ainsi les germes du conflit qui dominera l’histoire contemporaine de la région. La France émet quant à elle des prétentions sur la Syrie, tant au nom de sa protection traditionnelle des catholiques d’Orient que dans une logique d’expansion impériale qui voit dans le Proche-Orient le prolongement naturel de ses possessions maghrébines. Mais la difficulté de concilier le patronage de ses clientèles chrétiennes et le rapprochement avec les majorités musulmanes ne cessera d’hypothéquer sa politique orientale. En réalité, la France n’a guère considéré les nationalistes arabes comme des interlocuteurs crédibles, soit qu’elle les ait exclusivement assimilés à l’islam sunnite, soit qu’elle n’ait voulu y voir que l’instrument des ambitions territoriales britanniques sur le Proche-Orient: une politique qui favorisera la naissance d’un Liban indépendant, territorialement élargi sous la pression du libanisme maronite et l’éclatement de la Syrie en quatre entités distinctes. D’autres peuples seront un moment soutenus dans leurs aspirations nationales, avant d’être sacrifiés aux lois supérieures de la géopolitique. C’est le cas des Arméniens et des Kurdes. Dans le traité de Sèvres, imposé à l’Empire ottoman en 1920, les premiers se voyaient attribuer un État sous mandat américain. Aux seconds, le texte reconnaissait une entité autonome réduite à une fraction de l’actuel Kurdistan de Turquie. Car la Grande-Bretagne ne pouvait envisager l’indépendance d’un Kurdistan méridional au sous-sol gorgé de pétrole. Le repli politique américain et la résistance imprévue du mouvement national turc ruineront ce schéma. La sympathie dont les Arméniens ont un moment bénéficié dans les opinions occidentales à la suite du génocide de 1915 n’aura pas suffi à leur assurer un État. Répression et cooptation se conjugueront dans la nouvelle Turquie pour tenter de faire des Kurdes anatoliens les «Turcs des montagnes».

2. Les évolutions décalées de l’entre-deux-guerres

Les années 1920 infléchissent le destin du Moyen-Orient dans des sens divergents selon que l’on considère les États arabes, pour la plupart soumis à la tutelle étrangère, ou les pays non arabes (Turquie, Iran, Afghanistan) qui parviennent à imposer leur indépendance et choisissent la voie d’une modernisation autoritaire. La renaissance turque est sans doute la plus vigoureuse. Elle se nourrit d’une lutte de libération qui élargit l’assise populaire du nationalisme et dessine les contours d’une nouvelle territorialité. Car Mustafa Kemal a très vite renoncé à reconstituer l’Empire et refusé les fantasmes pantouraniens de ceux qui rêvaient d’unifier les populations turcophones d’Asie centrale. Le succès du kémalisme tient en partie au réalisme de ce choix. Il doit également beaucoup à l’héritage ottoman. Lorsqu’il adopte le slogan de Ziya Gökalp, «turquiser, moderniser, occidentaliser», Kemal se place dans la lignée des Jeunes-Turcs, dont il est le disciple direct, et s’appuie sur une armée et sur un appareil d’État dont il hérite au sortir de la guerre. Le kémalisme entend porter le changement au cœur même de la société, sur la base d’un système politique autoritaire et centralisé, dans lequel le règne du parti unique n’est tempéré que par le paternalisme charismatique d’Atatürk. Pourtant, loin de choisir la voie d’une mobilisation de masse, le régime a noué, à la faveur de la lutte nationale, une alliance avec la bourgeoisie terrienne et commerçante. Ce choix politique explique sans doute la timidité de la réforme agraire, si on la compare du moins à certaines expériences arabes ultérieures. Il ne se démentira pas au cours des années 1930, alors même que l’État intervient directement dans le champ économique et construit un puissant secteur public, fer de lance de l’industrialisation du pays. Si le régime a su préserver ses liens avec les vieilles élites économiques, il en est allé très différemment de ses rapports avec les milieux religieux conservateurs, initialement mobilisés eux aussi dans la lutte contre l’envahisseur infidèle. La rupture avec les oulémas apparaît à la fois comme la cause et la conséquence d’une politique de laïcisation restée sans équivalent jusqu’à ce jour dans un État musulman. Laïcisation des institutions d’abord. Elle se fait par étapes: en mars 1924, le califat est aboli; aux termes de la Constitution de 1928, l’islam cesse d’être reconnu comme religion d’État; en 1937, enfin, la laïcité est explicitement revendiquée comme l’un des fondements de la république de Turquie. Au-delà même du champ institutionnel, l’État kémaliste s’applique à restreindre l’influence sociale de l’islam par la suppression des madrasa en 1924, l’interdiction des confréries en 1925 et la laïcisation en 1926 du statut personnel, qui interdit la répudiation et la polygamie et introduit le mariage civil. Ces mesures s’accompagnent de la volonté de contrôler l’islam officiel en créant un «clergé républicain» peu susceptible de constituer un pôle d’opposition au pouvoir.

En Perse comme en Afghanistan, les évolutions de l’entre-deux-guerres offrent quelques différences fondamentales avec celle de la Turquie. Car les indépendances y furent concédées autant que conquises, et aucune véritable guerre de libération n’est venue y enraciner l’État dans la nation. La Perse doit son émancipation à l’effacement de la Russie au lendemain de la révolution bolchevique, alors même que la Grande-Bretagne, affaiblie par la guerre, ne parvient plus à contrôler l’ensemble du Moyen-Orient. Dans un pays où le mouvement national reste minoritaire et fragmenté, les Anglais favorisent en 1921 la prise de pouvoir par les Cosaques de Reza Khan, le futur Reza Shah. L’Afghanistan pour sa part, défense avancée de l’empire des Indes, se trouve placé jusqu’en 1919 sous une tutelle britannique effective. La guerre conduite par le roi Amanullah libérera le territoire de la pression anglaise sans pour autant mettre fin aux ingérences du gouvernement des Indes. Les monarchies de Téhéran et de Kaboul, à la différence de la république turque, règnent sur des sociétés ethniquement composites et socialement fragmentées. La prégnance des structures tribales, au demeurant très variable selon les régions, apparaît comme un obstacle majeur à l’extension de l’appareil d’État, ce qui place au cœur des enjeux politiques la formation d’une armée nationale et la diffusion d’un enseignement moderne. La Perse, devenue l’Iran en 1934, amorce, à l’exemple de la Turquie, une politique d’industrialisation menée par l’État et financée par les royalties du pétrole. La volonté modernisatrice du régime se manifeste par quelques mesures symboliques, dont le dévoilement des femmes, sans qu’on puisse parler ici de véritable tentative de sécularisation de la société ni de laïcisation des institutions. Pourtant, la politique du shah pose les bases d’un dualisme culturel qui s’aggravera sous le règne de Mohamed Reza pour exploser au moment de la révolution islamique. Dans l’Afghanistan voisin, la société traditionnelle se forge comme pôle d’opposition à l’État réformateur d’Amanullah (1919-1929); la conjonction entre l’hostilité des tribus et celle de l’islam conservateur entraînera finalement la chute du monarque.

Toute autre apparaît l’évolution des pays de l’Orient arabe. La tutelle mandataire occidentale accentue le décalage avec la Turquie voisine dont l’expérience modernisatrice ne suscite qu’un lointain écho dans les sociétés locales. Après les indépendances pourtant, la plupart des États arabes connaîtront des évolutions économiques et politiques très comparables à celles de la Turquie kémaliste. Pour l’heure, la Grande-Bretagne et la France mettent en place deux modèles de domination très différents. Les Anglais choisissent d’associer les élites locales à la gestion politique interne, tout en conservant un contrôle direct sur la défense, les affaires étrangères et la protection des intérêts occidentaux. Ce modèle échouera pourtant en Palestine devant la difficulté à obtenir la participation conjointe des élites juives et arabes. Car les notables arabes manifestent leur rejet de la politique britannique d’immigration et de vente de terres aux colons juifs, en refusant de jouer le jeu institutionnel du mandat. Le modèle français reflète quant à lui l’expérience des officiers et des administrateurs venus du Maghreb, qui cherchent à imposer une domination directe sur les sociétés locales en méconnaissant trop souvent leurs complexités. La confrontation initiale avec les forces nationalistes, qui incitera une fraction de l’élite urbaine à refuser toute coopération avec la France, ne pouvait qu’aggraver une telle situation. Dès lors, la puissance mandataire choisit de s’appuyer sur les campagnes contre les villes et sur les minorités confessionnelles contre la majorité sunnite. Mais la révolte syrienne de 1925 souligne l’ampleur de l’échec français en ce qu’elle est à la fois révolte druze traditionnelle contre les empiétements de l’État mandataire, laïque et centralisateur, et révolte nationaliste syrienne. Il faudra pourtant attendre la fin de la Seconde Guerre mondiale et les pressions britanniques sur l’allié français pour voir le Liban et la Syrie accéder à l’indépendance.

Au-delà des tutelles étrangères qui conservent la responsabilité des grands choix politiques, c’est une oligarchie urbaine, terrienne et commerçante à la fois, souvent liée à l’establishment religieux des oulémas, qui exerce sa domination sur les sociétés du Proche-Orient. Elle y développe des formes de pluralisme politique inspirées du modèle occidental. Venant après les expériences de modernisation de l’État qui ont marqué le XIXe siècle ottoman, cet épisode libéral contribue, en dépit de ses limites, à la maturation politique des sociétés et, s’il ne fut qu’une courte parenthèse historique, il sert volontiers de référence aujourd’hui, au regard des résultats pour le moins ambivalents de régimes autoritaires plus récents. Un patriotisme balbutiant, à mi-chemin entre la loyauté traditionnelle au groupe de base et l’identification à la nation arabe ou à la umma musulmane, cristallise les luttes d’indépendance. Il sera consacré par la création, en 1945, d’une Ligue des États arabes. Pourtant, le courant nationaliste arabe prépare ses triomphes à venir. Héritier du premier arabisme politique, il connaît une double évolution. Tandis qu’il élargit ses bases sociales dans les couches nouvelles de la petite et moyenne bourgeoisie urbaine, il fait l’objet d’une théorisation plus achevée dans des cercles d’intellectuels syriens occidentalisés. Le philosophe alaouite Zaki al-Ars z 稜 et plus tard les damascains Aflaq et Bitar réfléchissent au destin de la nation arabe et posent les bases idéologiques de ce qui deviendra, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le Parti de la résurrection arabe, le Baas. La nation, dont ils reconstruisent le passé prestigieux et qu’ils projettent dans l’utopie d’un avenir glorieux, repose d’abord sur une véritable mystique de la langue, conçue comme le fondement culturel, mais aussi spirituel, d’un destin historique commun. L’héritage de l’islam trouve sa place au sein du patrimoine culturel dans la mesure où il est défini comme la manifestation la plus haute de la pensée arabe. La vision organique et totalisante de la nation que développent les théoriciens du Baas n’est pas sans rappeler la conception idéaliste du nationalisme allemand qui influença très directement Ars z 稜. Elle exprime, dans des termes voisins, une configuration socio-historique dans laquelle l’aspiration nationale n’a été précédée ni par la construction de l’État ni par une pleine émancipation de l’individu. La collectivité nationale réduit alors son projet politique à l’affirmation d’une identité culturelle érigée en absolu.

La mobilisation politique revêt enfin, au cours des années 1930, la forme d’une réislamisation populiste des sociétés. L’événement fondateur en est la création en Égypte, en 1928, de l’Association des Frères musulmans d’Hassan al-Banna. La référence à un islam conçu comme une idéologie autant que comme une religion n’est pas nouvelle, nous l’avons déjà rencontrée dans le panislamisme de la fin du XIXe siècle. Une fois encore, l’impulsion initiale vient du sous-continent indien; Banna et ses partisans empruntent l’essentiel de leur thématique à des penseurs indiens comme Mawdudi ou Nadvi. Mais l’islam qu’ils revendiquent n’est plus un simple instrument de mobilisation unitaire. C’est un modèle social et politique qui cherche à concurrencer les idéologies venues d’Occident. En mettant l’accent sur le caractère totalisant d’une religion qui porte en elle un système global d’organisation sociale, les Frères posent explicitement la question de l’État. Leur réflexion s’ordonne autour de la figure de l’émir, chef unique de la communauté, dont les modalités de désignation restent mal définies: s’il ne s’impose pas de lui-même, ce qui demeure l’idéal, il pourra être choisi par une élection conçue comme la forme moderne du consensus de la communauté (ijma’ ). Il sera soumis au devoir de consultation (sh ra ) selon l’injonction du Coran lui-même, sans qu’il soit clairement précisé qui devra être consulté: les oulémas, l’ensemble des notables ou les seuls militants islamistes?

La progression de l’idéal des Frères musulmans répond initialement au pourrissement de la domination anglaise en Égypte. Mais c’est sans doute la dégradation de la situation en Palestine, au lendemain des émeutes judéo-arabes de 1929, qui donne au mouvement sa véritable impulsion. Ces affrontements, qui éclatent symboliquement au pied du Mur des lamentations, auront un profond retentissement dans l’ensemble du Proche-Orient arabe. C’est probablement de là qu’il faut dater cette singulière aptitude de la question palestinienne à focaliser les tensions politiques régionales. En Palestine même, les réactions aux progrès de l’implantation sioniste se teintent d’islam. Le mufti de Jérusalem, Haj Am 稜n al-Husseini, orchestre la mobilisation autour de la défense des Lieux saints dont il fait l’ordre du jour du Congrès islamique de 1931. Figure emblématique de l’establishment urbain traditionnel, sa personnalité domine la révolte de 1936 dont l’échec ruinera le premier mouvement national. L’insurrection plongeait en réalité ses racines dans la mobilisation populiste conduite dans les campagnes de Galilée par le cheikh al-Qass m. Mais qu’il fût urbain ou rural, élitiste ou populaire, l’islamo-nationalisme palestinien menait un combat de défense communautaire contre une communauté juive de Palestine (yichouv ) qui, au même moment, se structurait comme un quasi-État.

3. Guerre froide et conflit israélo-arabe

La Seconde Guerre mondiale fait basculer le Moyen-Orient dans la guerre froide. Sa longue frontière commune avec l’U.R.S.S. et l’importance des ressources pétrolières indispensables à la reconstruction de l’Europe suffisent à l’expliquer. La guerre froide commence en Iran lorsque les Soviétiques refusent de se retirer du pays et apportent leur soutien aux expériences autonomistes des Azéris et des Kurdes. Elle s’y prolonge autour de l’enjeu pétrolier lorsque le gouvernement de Front national du docteur Mossadegh, au terme d’infructueuses négociations avec l’Anglo-Iranian Petroleum Company (A.I.O.C.) sur le partage des profits, décide la nationalisation du pétrole iranien. Dans l’épreuve de force qui l’oppose à la communauté internationale, le régime bénéficie dans un premier temps d’un large soutien dans les forces politiques du pays depuis le Tudeh jusqu’à la fraction du clergé regroupée derrière l’ayatollah Kashani. Le pouvoir autant que l’opinion espèrent encore être en mesure de compter sur l’appui américain. Mais, lorsque le général Zahedi renverse le gouvernement, en août 1953, avec l’aide de la C.I.A., aucun doute n’est plus permis sur la position des États-Unis après l’arrivée à la Maison-Blanche du tandem Eisenhower-Foster Dulles.

La Turquie pour sa part a choisi le camp occidental dès 1945 en dépit de la politique de neutralité menée par Ismet Inönü durant la guerre. En 1947, Ankara adhère à la doctrine Truman et accorde des bases militaires aux États-Unis. Son entrée à l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (O.T.A.N.), en 1951, en fait une pièce maîtresse du dispositif occidental qui sera complété, en 1955, par la signature du pacte de Bagdad, traité de défense commune qui regroupe, autour de la Grande-Bretagne, la Turquie, l’Irak, l’Iran et le Pakistan. Un cordon étanche cerne désormais les frontières de l’U.R.S.S. entre l’O.T.A.N. et l’Organisation du traité de l’Asie du Sud-Est (O.T.A.S.E.). Mais l’Occident souhaiterait rattacher l’ensemble de l’Orient arabe au système de sécurité occidental. Si cette région n’est placée qu’en deuxième ligne en termes de stratégie pure, l’exploitation des gisements pétroliers de la péninsule lui confère un poids nouveau dans la géopolitique régionale.

Mais l’onde de choc de la naissance d’Israël, le 14 mai 1948, a profondément déstabilisé le Proche-Orient. La défaite des armées arabes en Palestine a jeté le discrédit sur les élites au pouvoir, et des militaires nationalistes profiteront des tensions régionales pour renverser les oligarchies en place. La Syrie connaît trois coups d’État au cours de la seule année 1949. En Égypte, l’échec de la Palestine, mal compensé par l’occupation de la bande de Gaza, vient exacerber les vieilles frustrations nationales: le Soudan et plus encore Suez où se développe, au début des années 1950, une guérilla larvée. De nombreux Frères musulmans y participeront, de même qu’un certain Yasser Arafat. Le renversement de la monarchie par les Officiers libres de Nasser, en 1952, vient couronner cette effervescence nationaliste. Seule la Transjordanie hachémite a pu annexer la Cisjordanie en 1950 avec la bénédiction de la Grande-Bretagne, tout en échappant aux radicalisations politiques internes. Dès lors, le rejet d’Israël apparaît comme un élément central de la culture politique arabe, celle des élites comme celle des opinions publiques. Le nouvel État n’est pas perçu dans sa dimension nationale, mais comme une insupportable greffe étrangère sur le sol de la patrie arabe et comme l’ultime séquelle de l’impérialisme occidental au Proche-Orient. Mais, alors que la priorité des gouvernements arabes reste la lutte contre Israël, la grande peur des Occidentaux réside dans l’expansionnisme soviétique. L’assimilation abusive entre radicalisation nationaliste et menace communiste contribuera à jeter les régimes arabes dans les bras de Moscou à l’heure où les Soviétiques, réévaluant leur stratégie, choisissent de soutenir les petites bourgeoisies nationalistes dans le monde arabe au détriment des Partis communistes locaux. C’est tout le sens de l’épisode de Suez. La nationalisation du canal, en juillet 1956, est une réplique de Nasser au refus des Occidentaux de financer, sans conditions politiques, le haut barrage d’Assouan. Dès lors, le patriote égyptien devient le leader charismatique d’une nation arabe qui semble devoir marcher vers l’unité et la libération, comme en témoignent l’union syro-égyptienne de février 1958 ou le renversement de la monarchie hachémite d’Irak, en juillet de la même année. Non content d’inquiéter l’Occident, l’irrésistible radicalisation arabiste provoque une fracture idéologique qui oppose progressistes et conservateurs dans une véritable «guerre froide interarabe». Le fragile équilibre libanais n’y résistera pas, les clivages politiques entre nassériens et «loyalistes» dérivant vers des polarisations confessionnelles islamo-chrétiennes.

Le conflit israélo-arabe redevient central au début des années 1960. Car la défense de la cause palestinienne apparaît comme le principal test de légitimité politique pour les régimes arabes nationalistes. Le nouveau leader irakien, le colonel Qassem, suggère, dès 1959, la proclamation d’une république palestinienne et la formation d’une Armée de libération de la Palestine. Les surenchères suscitées par son initiative conduiront à la création, en 1964, sous le patronage nassérien, d’une première Organisation de libération de la Palestine. La guerre de juin 1967 enferme l’affrontement israélo-arabe dans les rigidités de la guerre froide, dès lors qu’Israël, devenu le principal allié stratégique des États-Unis dans la région, écrase les armées arabes clientes de l’U.R.S.S. La défaite égyptienne, qui porte en elle le reflux du nationalisme arabe, libère dans l’immédiat des capacités de mobilisation palestinienne autonomes. Car une nouvelle génération d’activistes est née dans les camps de l’exil et s’organise en petits groupes de résistance dès la fin des années 1950. Le plus significatif d’entre eux voit le jour au Koweït en 1959 sous le nom de Fatah. La lutte armée s’impose comme un instrument de mobilisation capable de refaire le lien politique rompu entre des communautés dispersées de réfugiés, et la défaite des armées conventionnelles, en 1967, confère à la guérilla palestinienne un poids accru sur la scène régionale. Désormais investis des espoirs de la nation arabe, les groupes de résistance n’en sont pas moins soumis à la volonté de contrôle des États. Dans la nouvelle O.L.P. que Yasser Arafat préside depuis 1969, le clivage principal oppose le Fatah aux radicaux du Front populaire et du Front démocratique de libération de la Palestine. Issus de la mouvance nationaliste arabe et convertis au marxisme, ces derniers continuent de poser l’unité arabe comme un préalable à la libération de la Palestine. Le Fatah s’attache au contraire à inverser les priorités afin de rendre aux Palestiniens la maîtrise de leur propre cause. Toutefois, la dépendance territoriale autant que financière et politique du mouvement palestinien à l’égard des États arabes fait obstacle à une véritable autonomie, inscrivant la diplomatie palestinienne dans le jeu pragmatique des alliances régionales. Les programmes politiques successifs de l’O.L.P. contribuent pourtant à dégager le territoire de la Palestine de l’emprise symbolique de la nation arabe. Celui de 1974, qui, le premier, suggère un possible partage territorial du pays avec l’État d’Israël, peut aussi apparaître comme la clé d’une émancipation palestinienne à l’égard des tutelles arabes.

4. Des États «autoritaires-modernisateurs»

Nombre de pays de l’Orient arabe traversent, au cours des années 1950 et 1960, une phase de modernisation autoritaire assez comparable à ce que fut l’expérience du kémalisme en Turquie. Des militaires nationalistes chassent les vieilles oligarchies compromises avec le colonisateur et rendues responsables de la défaite de 1948 en Palestine. Ces régimes prétoriens se font les porte-parole de nouvelles forces sociales issues des classes moyennes, car les armées apparaissent souvent comme les seuls corps politiques organisés. Ce sont toutefois des armées récentes, sans tradition corporatiste, qui se recrutent dans les couches moyennes et populaires de la société rurale. La culture politique autoritaire dont elles sont porteuses se conjugue avec une authentique aspiration au bouleversement social, au nom d’une idéologie populiste. Dans les systèmes politiques issus des coups d’État militaires, s’opère une relative confusion au sommet entre l’armée, la bureaucratie et le parti unique. Mais, quel que soit l’équilibre des rapports de force internes au pouvoir, l’État accroît partout son emprise sur la société. Ce poids nouveau de l’État est indissociable des choix développementalistes qu’opèrent des régimes conscients des décalages économiques à combler avec l’Occident. L’État se prévaut de la faiblesse des bourgeoisies nationales, incapables d’assurer l’accumulation primitive, pour définir lui-même les choix d’investissement dans le cadre d’une planification à la soviétique et pour prendre en charge la gestion de l’économie au moyen d’un important secteur public. La réforme agraire figure le plus souvent parmi les premières mesures adoptées. Ses objectifs initiaux sont politiques autant qu’économiques: il s’agit de casser le pouvoir de l’ancienne oligarchie tout en assurant aux nouveaux régimes une assise solide dans la petite et moyenne paysannerie, bénéficiaires de la redistribution foncière. Si l’on en juge pourtant par le maintien autoritaire de faibles prix agricoles à la production, c’est la nécessité de nourrir les villes qui l’a finalement emporté sur la recherche du soutien politique des campagnes. Le transfert de richesses ainsi assuré en faveur des milieux urbains a contribué à accélérer l’exode rural mais aussi à creuser les déficits alimentaires par ailleurs aggravés par la pression démographique. Le monde arabe, globalement autosuffisant dans les années 1950, importe, dans les années 1990, la moitié environ de ses besoins en nourriture. Le sacrifice des agricultures n’est pas non plus dissociable de la priorité reconnue à l’industrie lourde par la majorité des États. La volonté de construire une solide base productive et de casser la dépendance à l’égard de l’environnement international conduit les régimes à préférer de grands projets industriels qui sont autant de symboles du développement: des barrages, comme à Assouan en Égypte ou à Tabqa sur l’Euphrate syrien, des centrales thermiques, des aciéries, bientôt des complexes pétrochimiques. Cette politique économique s’accompagne du souci de développer les infrastructures ainsi que les services offerts à la population. L’effort consenti dans le domaine de l’éducation, s’il a contribué à nourrir une bureaucratie pléthorique et peu productive, a donné naissance à ces «nouvelles classes moyennes salariées» qui ont durablement bouleversé la structuration des sociétés. Le socialisme arabe, défini comme une voie moyenne entre le capitalisme et le socialisme marxiste, n’est rien d’autre que ce développementalisme volontariste impulsé par l’État, accompagné du souci de réduire les inégalités sociales par une large redistribution des ressources.

C’est en cela qu’il a pu rejoindre le «socialisme islamique» théorisé par les Frères musulmans. Pour eux, l’homme est chargé de la lieutenance divine sur cette terre, ce qui en fait le gestionnaire plus que le propriétaire des biens de ce monde. L’héritage et l’appropriation privée ne sont justifiés que s’ils ne conduisent pas à une accumulation excessive. Toutefois, pour les biens

relevant de l’intérêt commun, il peut être légitime que l’État, agissant au nom du peuple, procède à des nationalisations, fixe les prix et planifie l’économie . Il se doit aussi de percevoir l’aumône légale (zak t ) et de la redistribuer afin d’assurer la justice sociale par un transfert de richesses des riches vers les pauvres. Cette convergence idéologique n’a toutefois pas empêché la rupture entre le régime nassérien et les Frères musulmans dès 1954 et la persécution violente menée contre l’Association au cours des années 1960. S’il faut faire la part des rivalités d’ambition dans la genèse de cette rupture, les mesures laïcisantes qui ont accompagné l’extension de l’appareil d’État n’y sont sans doute pas étrangères non plus. En réalité, le régime cherchait moins à séculariser les institutions qu’à prendre le contrôle d’un islam officiel comme en témoignent les réformes de l’université Al-Azhar en 1961. Il cherchait aussi à étendre le champ d’application des juridictions séculières sans investir tout à fait le domaine du statut personnel. L’un des moyens consistait à enlever au droit familial certaines questions qui en relevaient jusqu’alors, comme la filiation ou la succession, afin d’opérer une distinction croissante entre le droit des personnes qui continuerait à relever de la charia (shar 稜’a ) et celui des biens qui serait l’objet de la législation d’État. Ajoutons que, dans les sociétés mixtes, la réforme du statut personnel visait aussi à réduire les bases juridiques des particularismes confessionnels. Ainsi le droit se trouvait-il placé, au même titre que l’éducation ou l’industrie, au service d’un progrès social dont les États «autoritaires-modernisateurs» s’arrogeaient la définition exclusive.

5. Percées saoudiennes

Le coup fatal porté à l’Égypte par la défaite de juin 1967 ouvre la voie à l’accession de l’Arabie Saoudite au rang de puissance régionale. Au nationalisme arabe prôné par Nasser les souverains saoudiens opposent un islam conservateur qui s’organise à partir de 1969 dans une Ligue des États islamiques. Le royaume saoudien est le fruit d’une histoire singulière. Il est né de la rencontre entre les ambitions d’une chefferie tribale, celle des Saoud du Najd, et l’appel à la réforme de l’islam lancé à la fin du XVIIIe siècle par le prêcheur Mohamad ibn Abdelwahhab. L’islam wahhabite qui lui doit son nom allie fondamentalisme scripturaire, puritanisme moral et rigorisme des pratiques. Le royaume actuel est issu de la reconquête du Najd en 1902 par Abd al-Aziz ibn Saoud alors exilé au Koweït. Profitant de l’affrontement entre Britanniques et Ottomans dans la péninsule, le futur souverain réduit un à un ses rivaux traditionnels, les Ibn Rachid de Haïl comme les Hachémites du Hedjaz. Le contrôle des Lieux saints de l’islam, La Mecque et Médine, lui assure à la fois les revenus confortables du pèlerinage et une puissante source de légitimité, même si la région, dominée par une vieille bourgeoisie commerçante ouverte aux influences extérieures, demeure assez mal contrôlée par le pouvoir de Riyadh. Si l’alliance saoudo-wahhabite ne s’est pas démentie depuis le XVIIIe siècle, c’est une alliance inégale dans laquelle un pouvoir dynastique à base tribale s’est assuré l’allégeance du corps des oulémas. Les Al-Shaikh, actuels descendants d’Abdelwahhab, détiennent toujours le ministère des Waqf , celui de la Justice et de l’Éducation. Mais le monopole des postes clés revient aux Saoud, liés par mariage à des clans subalternes comme les Sudaïris ou les Ibn Jelawi.

La chance historique du royaume saoudien repose sur le pétrole, exploité depuis la Seconde Guerre mondiale par un consortium américain, l’Arabian American Oil Company ou Aramco, progressivement nationalisé par des prises de participation de l’État. Le quadruplement du prix du baril en 1974 a fait de l’Arabie Saoudite un colosse financier et l’un des piliers de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (O.P.E.P.). Lors du second choc pétrolier de 1978-1979, le baril atteindra 40 dollars (contre 2 dollars en 1970), mais le contre-choc de 1986 l’a stabilisé depuis lors autour de 15 dollars. Les revenus des pays producteurs de la péninsule, qui dépassaient 130 milliards de dollars au début des années 1980, ont ainsi été ramenés à quelque 40 milliards dans les années 1990. Mais une véritable économie régionale du pétrole s’est développée, qui déborde les frontières des pays producteurs. Elle est alimentée par les transferts financiers des nombreux migrants attirés par les hauts salaires de la péninsule; ils étaient de 5 à 6 millions au milieu des années 1980, mais se voient aujourd’hui remplacés par des immigrés asiatiques jugés politiquement moins subversifs. Les retombées de l’or noir n’ont pourtant guère contribué à l’intégration des économies régionales, en dépit des espérances initiales de complémentarité entre les pays fournisseurs de main-d’œuvre et ceux qui détiennent les capitaux. Le commerce interrégional lui-même, qui ne représentait que de 8 à 9 p. 100 du commerce global du Moyen-Orient en 1970, est tombé à moins de 5 p. 100 au cours des années 1980. Les écarts enfin n’ont fait que se creuser entre les économies: en 1990, le revenu annuel par habitant n’était que de 700 dollars en Égypte et de 1 000 dollars en Syrie, contre 7 000 dollars en Arabie Saoudite où il avait atteint 12 000 dollars au début de la décennie 1980.

Sa puissance financière confère à l’Arabie Saoudite un poids politique nouveau au Moyen-Orient. Dès le sommet de Khartoum en 1967, Riyadh instaure un partage durable des tâches selon les termes duquel les États pétroliers financeraient les «pays du champ de bataille», contribuant ainsi à la défense commune contre Israël. Des régimes monarchiques aux bases sociales étroites pouvaient y trouver l’assurance d’une certaine stabilité tant régionale qu’intérieure La guerre d’octobre 1973, coïncidant avec l’augmentation des prix du pétrole, ouvre l’ère des grandes manœuvres saoudiennes au Proche-Orient. Ce conflit, voulu par Sadate pour sortir de l’impasse et préparer la paix, se termine par une semi-victoire arabe bientôt relayée par un embargo pétrolier. Si la mesure est restée sans effet durable sur l’approvisionnement occidental, sa signification politique locale n’est pas négligeable. Elle a permis aux États arabes, regroupés derrière le meneur de jeu saoudien, de se préparer à d’éventuelles négociations en position de force. Car la guerre d’octobre est le dernier affrontement conventionnel entre Arabes et Israéliens. Lorsque l’Égypte signe la paix avec l’État hébreu en mars 1979, c’est une page décisive de l’histoire contemporaine du Proche-Orient qui se tourne. Mais, depuis 1975 déjà, le retrait arabe enferme le conflit israélo-palestinien dans le huis clos libanais. La résistance palestinienne en armes a profité de la faiblesse de l’État pour s’y implanter massivement après les combats du Septembre noir (1970) en Jordanie. Craignant de reproduire son isolement jordanien, l’O.L.P. se rapproche de l’establishment sunnite conservateur mais aussi de la gauche libanaise qui milite pour une déconfessionnalisation du système politique. Les conservateurs chrétiens quant à eux cherchent à sauver la singularité du Liban, trop souvent confondue avec leur propre domination sur le pays, en fulminant contre le monde arabe qui se serait déchargé sur le Liban du fardeau palestinien. De fait, l’Arabie Saoudite et l’Égypte cherchent à neutraliser les extrémistes palestiniens du Front du refus, ceux qui récusent le programme de 1974 et l’évolution des États de la région vers une «paix américaine». La Syrie à l’inverse, sous couvert de fermeté à l’égard d’Israël, entend s’assurer le contrôle du Liban et de la résistance palestinienne. Entre 1978 et 1981, de violents combats opposent les Syriens aux forces conservatrices chrétiennes qui préparent l’invasion du pays par leurs alliés israéliens. L’opération Paix en Galilée, déclenchée en juin 1982, doit permettre d’instaurer un pouvoir chrétien fort sur un Liban résolument tourné vers l’Occident; mais son objectif principal reste la destruction de l’infrastructure militaire et politique de l’O.L.P. L’évacuation des combattants palestiniens du Liban affaiblit durablement l’O.L.P. désormais éloignée des frontières d’Israël et coupée du peuple des camps. Elle marque sans doute aussi le triomphe des raisons d’État sur la fuite en avant de l’utopie arabiste.

6. L’ébranlement iranien

Depuis son accession au pouvoir en 1941, Mohamed Reza Pahlavi a poursuivi la modernisation autoritaire de l’Iran entreprise par son père. Un capitalisme d’État nourri par la rente pétrolière assure un développement économique à marches forcées, qui donne la priorité à l’industrie lourde et aux grands projets d’équipement. Si la croissance globale permet de faire passer le revenu moyen par habitant de 200 dollars en 1963 à 1 000 dollars en 1970, elle n’en exacerbe pas moins les inégalités sociales, symbolisées par l’enrichissement d’une bourgeoisie affairiste souvent proche du Palais. En dépit de son attachement aux projets industriels de prestige, l’État ne néglige pas le développement rural, si l’on en croit le programme de «révolution blanche» lancé en 1962-1963. Il prévoyait une réforme agraire, au demeurant modérée et progressive, accordait le droit de vote aux femmes, créait enfin une «armée du savoir» chargée d’alphabétiser les campagnes. Le pouvoir entendait ainsi désamorcer tout risque de révolution, qu’il s’agisse de révolution rouge ou de révolution noire, celle du clergé, toutes deux également redoutées du souverain. C’est bien cette double opposition qui se renforce au cours des années 1970. Elle rejette la dépendance accrue de l’Iran à l’égard des États-Unis, car le shah, personnellement très attaché à la modernisation de l’armée, a fait de l’Iran l’un des piliers de la stratégie américaine au Moyen-Orient. Elle se mobilise également contre la dictature politique, incarnée par la Savak, la police secrète du régime, contre le développement inégal et la corruption, contre l’aliénation culturelle enfin, qui déstabilise en profondeur la société iranienne. La crise économique que traverse le pays favorise la conjonction des oppositions, mais c’est l’alliance entre les bazaris et le clergé qui assurera le triomphe final de la révolution, en utilisant le potentiel émotionnel du chiisme pour mobiliser les masses urbaines. Ajoutons que la singularité de la révolution islamique iranienne réside également dans l’alliance entre une intelligentsia islamo-marxiste très imprégnée de tiers-mondisme, dont Ali Shariati pourrait fournir l’exemple, et un clergé lui-même très divisé entre le libéralisme d’un Shariat Madari, le fondamentalisme d’un Motahhari et l’activisme d’un Khomeyni.

La constitution de la république islamique instaure un régime parlementaire présidentialiste dans lequel les religieux forment une manière de conseil constitutionnel chargé de vérifier la conformité des lois avec la charia. Le guide de la révolution lui-même apparaît plus comme l’arbitre suprême que comme le chef politique du pays. Si le texte constitutionnel fait de la charia la loi de l’État, les applications concrètes en sont très variables selon les domaines. Ainsi, les sanctions pénales prévues par la loi de l’islam, comme l’amputation de la main des voleurs ou la lapidation des coupables d’adultère, ont été réintroduites. En revanche, les femmes bénéficient des mêmes droits que les hommes, même si la mixité est refusée, et aucune discrimination légale ne frappe les minorités religieuses.

À peine consolidé, le nouveau régime iranien entre dans un long conflit avec son voisin irakien. Les différends sont nombreux entre les deux pays: litige territorial sur la frontière du Chatt el-Arab, antagonisme traditionnel entre nationalisme arabe et nationalisme persan, ambitions hégémoniques rivales sur le Golfe. Mais c’est peut-être dans l’affrontement entre le modèle iranien d’État islamique et l’arabisme laïcisé du Baas que réside le véritable enjeu des combats. En dénonçant l’accord d’Alger de 1975 qui réglait le contentieux territorial entre les deux pays, Saddam Hussein entendait mener une guerre éclair qui déstabiliserait le nouveau régime de Téhéran. Ce fut en réalité une longue guerre de position qui épuisa les deux belligérants et bouleversa les données de la géopolitique régionale. L’affrontement déplace en effet vers le Golfe le centre de gravité des conflits locaux et marginalise pour un temps la question israélo-arabe. Il recompose aussi les rapports de forces internes au Moyen-Orient. L’Irak obtient le soutien financier massif des monarchies de la péninsule, inquiètes du prosélytisme iranien et regroupées depuis 1981 dans un Conseil de coopération du Golfe dont la vocation paraît avant tout sécuritaire. L’Arabie Saoudite fait figure de cible privilégiée pour les activistes de Téhéran qui remettent en cause sa légitimité de gardien des Lieux saints de l’islam et suscitent divers incidents à l’occasion du pèlerinage. Ceux de 1987 feront plus de quatre cents morts. La Syrie, à l’inverse, se rapproche de l’Iran au mépris de toute solidarité arabe. Une telle alliance n’a rien qui doive surprendre, et il n’est nul besoin pour l’expliquer d’avoir recours à une quelconque connexion chiite qui rapprocherait Iraniens et Alaouites syriens. Les facteurs stratégiques suffisent. L’alliance iranienne s’impose à Damas pour tenter de prolonger la conjoncture singulière qui fait de la Syrie des années 1980 une véritable puissance régionale, en l’absence de l’Égypte, exclue de la scène arabe depuis 1979, et de l’Irak, enlisé dans la guerre. La recomposition des forces locales se trouve facilitée par l’ambivalence des positions adoptées par les grandes puissances. Car la guerre irako-iranienne, à la différence du conflit israélo-arabe, ne s’inscrit pas dans une stricte logique bipolaire, et il faudra les menaces directes pesant sur la circulation pétrolière dans le Golfe pour que l’Occident intervienne, imposant la paix aux deux pays épuisés.

Ni l’avènement d’une république islamique à Téhéran ni le sanglant conflit du Golfe n’auraient pu déstabiliser si fort le Moyen-Orient s’il n’y avait eu les risques d’exportation de la révolution. Pourtant, le modèle iranien n’a guère fait école dans le monde sunnite. Dans les communautés chiites, le prosélytisme de Téhéran a eu des résultats pour le moins ambivalents. D’une part, la mobilisation islamiste a touché les groupes déstructurés par le changement social, singulièrement les nouveaux urbains paupérisés des banlieues de Beyrouth ou de Bagdad. Elle a très vite marqué le pas là où grands propriétaires et chefs tribaux conservent le pouvoir, que ce soit dans les campagnes du bas-Euphrate ou chez les Hazaras d’Afghanistan. D’autre part, la poussée du chiisme révolutionnaire a le plus souvent précédé les événements d’Iran; il faut l’imputer à des clercs activistes formés à Najaf en Irak dans les années 1960, comme Mohamad Baqr al-Sadr en Irak, Sayyad Balkhi en Afghanistan ou Moussa Sadr au Liban. C’est dans ce dernier pays que la stratégie iranienne a remporté ses succès les plus significatifs, contribuant à la naissance du Hezbollah à côté du mouvement Amal , allié des Syriens. Si Amal a depuis longtemps choisi l’intégration politique des chiites dans le cadre libanais, contre les tentations de la subversion régionale, le Hezbollah semble devoir emprunter aujourd’hui une voie comparable, comme en témoigne sa participation aux élections législatives de 1992, même s’il milite officiellement pour l’instauration d’une république islamique et continue d’incarner au Sud Liban la légitimité du combat islamique contre Israël. Les chiites irakiens quant à eux ont fait la preuve de leur loyauté nationale durant la guerre contre l’Iran sans que l’on puisse imputer cette attitude à la seule crainte de la répression. L’«intifada chiite» de mars 1991 est de même apparue comme une stratégie proprement nationale d’opposition à la dictature de Saddam Hussein, mais sur une base communautaire chiite.

C’est encore l’instauration de la république islamique en Iran qui précipite l’invasion soviétique de l’Afghanistan. Lorsque les troupes de Moscou franchissent les frontières, les deux tiers du pays sont déjà passés à la dissidence contre les communistes afghans, au pouvoir depuis avril 1978. Les révoltes sont d’ailleurs dirigées moins contre le communisme que contre l’extension de l’appareil d’État; elles opposent les hommes à turban aux fonctionnaires à toque d’astrakan. Les soulèvements ne présentent guère d’unité: il en est de traditionnels, qui s’organisent sur la base du qawm (la tribu ou le clan en zone tribale, la communauté villageoise ou le groupe de parenté partout ailleurs), et beaucoup sont liés aux réseaux de confréries, indissociables de l’islam afghan. Mais il en est de radicaux, conduits par les islamistes. L’islam politique a pénétré en Afghanistan au début des années 1960, lorsque des professeurs de retour d’Al-Azhar, influencés par les Frères musulmans, ont fondé le mouvement culturel de la Jamiat-i islami , devenu plus tard un groupe politique. La scission qu’il connaît en 1976-1977 oppose les deux grandes tendances de l’islamisme afghan contemporain. La jamiat de Burhanuddin Rabbani mêle l’islam politique à une forte culture persanophone classique mâtinée de soufisme; elle favorise l’union politique la plus large, fût-ce avec les notables ou le clergé traditionnel. Le Hezb i-islami de Gulbuddin Hekmatyar incarne au contraire un islam politique radical, influencé par la phraséologie iranienne et rêve de contrôler seul le pouvoir. Installée à Pesh war, la résistance afghane bénéficie très vite de l’aide financière occidentale et saoudienne, tandis que des volontaires arabes s’engagent aux côtés des muj hid 稜n . Le Pakistan, qui abrite les mouvements de résistance ainsi que 3 ou 4 millions de civils réfugiés, n’est pas sans inquiétude. À l’intérieur, il redoute une éventuelle palestinisation de la résistance; à l’extérieur, il craint une alliance entre Kaboul et New Delhi. Ainsi l’aide qu’il apporte aux combattants se fonde-t-elle moins sur des affinités idéologiques que sur des calculs d’intérêt stratégique. Après l’accord pakistano-afghan conclu en l’absence des muj hid 稜n, les Soviétiques quittent le pays en février 1989, et l’Alliance de Pesh war, parvenue au pouvoir à Kaboul, s’installe dans une longue guerre civile qui continue d’opposer le président Rabbani au Premier ministre Hekmatyar, tandis que nombre de provinces ont retrouvé des modes de gestion traditionnels.

7. Un nouvel ordre régional arabe

Les mutations de la géopolitique mondiale à l’aube des années 1990 trouvent un écho direct dans un Moyen-Orient plus dépendant que jamais du jeu des grandes puissances. L’effondrement de l’acteur soviétique et la domination exclusive des États-Unis contribuent à recomposer l’équilibre des forces locales. L’Égypte est devenue l’allié stratégique de Washington et joue désormais le rôle dont Sadate avait rêvé pour elle depuis 1973. Elle a été officiellement réintégrée sur la scène politique arabe sans que soit remis en cause le traité qui la lie à Israël. La Syrie perd au contraire ses atouts des années 1980 dès lors que Le Caire et Bagdad retrouvent leur place traditionnelle. La fin du patronage soviétique ne lui permet plus d’envisager une hypothétique parité stratégique avec Israël. La carte palestinienne lui échappe depuis que l’intifada a rendu son autonomie à l’O.L.P. et rétabli une certaine unité des rangs palestiniens. Au Liban, Damas est bien parvenu à faire annuler, en mars 1984, l’accord israélo-libanais signé l’année précédente. La Syrie n’a pu en revanche réunifier sous son égide l’ensemble des forces politiques locales, pas plus les milices armées que les partis traditionnels. Toutefois, l’échec de la «guerre de libération» lancée en 1989 par le Premier ministre Michel Aoun permettra d’imposer au Liban une solution syrienne avec la bénédiction des Saoudiens. Les accords de Taëf, signés en octobre 1989, reprennent ce qui avait fait la substance des propositions de Damas depuis 1976: la parité entre chrétiens et musulmans dans l’attente d’une hypothétique déconfessionnalisation politique, l’instauration de liens privilégiés entre Beyrouth et Damas et le redéploiement de l’armée syrienne dans la plaine de la Beqa. Il restait à vaincre l’obstination de Michel Aoun. Le renversement du général, le 13 octobre 1990, sera le prix de l’alignement de Damas sur la position occidentale durant la crise du Golfe. Depuis lors, un «traité de fraternité et de coopération» est venu sceller en 1992 le protectorat syrien sur un Liban dont la souveraineté n’est plus qu’une fiction juridique internationale.

L’Irak enfin se trouve placé dans une position ambivalente. Son potentiel militaire a été singulièrement renforcé par le conflit avec l’Iran, et le régime entend s’en prévaloir pour mener une politique de puissance régionale dans le Golfe mais aussi sur le terrain israélo-arabe. Le pays n’en est pas moins sorti très affaibli de la guerre, et les besoins de la reconstruction sont énormes. Le régime irakien espère une nouvelle fois le soutien des monarchies du Golfe qui ont financé sa guerre contre l’Iran. Il exige l’abrogation de la dette ainsi qu’une aide à la reconstruction, le «prix du sang» en quelque sorte, en faveur d’un pays qui fut le rempart des régimes de la péninsule contre la déstabilisation iranienne. De surcroît, Saddam Hussein s’affirme convaincu que le Koweït et les Émirats, dont la surproduction pétrolière fait baisser les prix, mènent contre son pays une véritable guerre économique. Il est tentant, dans ces conditions, de mettre en avant de vieilles revendications territoriales sur les îles de Bubyan et Warba, pour justifier l’invasion du Koweït le 2 août 1990. La réaction de l’Occident est brutale. On invoque le viol inacceptable de la souveraineté d’un État dans une région où abondent les irrédentismes territoriaux, sans vouloir s’arrêter au cas du Liban, livré à la Syrie, ni à celui des territoires palestiniens, occupés par Israël depuis 1967. C’est que d’autres motivations, sans doute plus puissantes, viennent s’ajouter aux principes du droit international. L’Occident ne saurait accepter que Bagdad, maître du Koweït, contrôle quelque 25 p. 100 des réserves pétrolières régionales et puisse exercer des pressions à la hausse sur le prix de l’or noir. Il redoute plus encore la prolifération des armes non conventionnelles dans un monde où les volontés de puissance se trouvent désormais libérées des contraintes de la bipolarité. En frappant le potentiel militaire mais aussi économique de l’Irak, les États-Unis ont rétabli dans le Golfe un équilibre entre les trois pôles de puissance que sont Bagdad, Téhéran et Riyadh, plus dépendant que jamais de la protection américaine. La principale inconnue reste pourtant l’avenir de l’Irak. La stabilité de ses frontières et le maintien du pouvoir baasiste témoignent assez des inquiétudes que soulève au Moyen-Orient toute perspective de remise en cause du statu quo.

L’émancipation des Kurdes irakiens, à l’issue du soulèvement de 1991, paraît elle-même fort précaire. Elle s’enracine pourtant dans une longue expérience de mobilisation nationaliste contre le pouvoir de Bagdad. C’est une véritable guerre que les peshmerga ont livrée aux différents régimes irakiens entre 1961 et 1975 avec l’aide de l’Iran impérial. Depuis 1974, une autonomie limitée, octroyée par l’État, fonctionne même sur une fraction du territoire, à l’exclusion toutefois de la zone pétrolière de Kirkouk. La guerre du Golfe permettra de l’élargir et d’envisager un Irak fédéral, sans que les nationalistes du Parti du Kurdistan ou de l’Union populaire du Kurdistan parlent jamais de sécession et moins encore d’unité avec leurs frères d’Iran ou de Turquie. Ankara pourtant, aux prises avec sa propre dissidence kurde, ne cache pas son inquiétude devant l’expérience d’autonomie qui fonctionne aujourd’hui à ses portes sous la protection aérienne de l’Occident.

Le conflit du Golfe n’a guère bouleversé la configuration géopolitique du Proche-Orient. Il paraît à l’inverse avoir confirmé l’ampleur des réticences, tant régionales qu’internationales, devant toute perspective de remise en cause du statu quo territorial. L’effondrement soviétique ne pouvait, en revanche, qu’avoir des répercussions directes sur le conflit israélo-arabe si marqué jusque-là par les logiques de la bipolarité mondiale. À cet égard, l’unique mutation significative dans le Proche-Orient des années 1990 réside dans la déclaration de principes israélo-palestinienne signée à Washington le 13 septembre 1993. Mais, si les données nouvelles de la géopolitique mondiale l’ont rendue possible, elles ne suffisent pas à l’expliquer. On ne saurait assimiler une condition à une cause, et les négociations de Madrid sous patronage international marquaient le pas, alors même qu’un accord direct entre les deux belligérants intervenait à Oslo en marge du parrainage américain. Sans en faire le signe d’une maturité politique des sociétés qui reste largement à venir, peut-être faut-il y voir le témoignage d’une lucidité nouvelle des élites. C’est à 1987 qu’il convient de remonter pour comprendre la logique des révisions stratégiques intervenues dans les deux camps. L’O.L.P., dispersée depuis son départ de Beyrouth, demeure affaiblie par les dissensions internes qui la déchirent avec la complicité active de Damas. La question de la Palestine paraît devoir être reléguée à l’arrière-plan des préoccupations arabes lorsque l’intifada éclate à Gaza. Pour l’analyste du mouvement palestinien, la nécessité n’est pas nouvelle de prendre en compte la dialectique compliquée des relations entre l’intérieur et l’extérieur. Mais, à compter de 1987, les hiérarchies s’inversent, et la révolte des pierres recentre le combat national sur les territoires de Cisjordanie et de Gaza. C’est pourtant l’O.L.P. qui donne au soulèvement sa traduction politique. La force nouvelle que lui confère la mobilisation des territoires lui permettra de faire des concessions majeures sans risquer un irrémédiable éclatement interne. La dix-neuvième session du Conseil national palestinien, réunie à Alger en novembre 1988, amorce le tournant stratégique qui conduira à la reconnaissance d’Israël, à l’abandon du terrorisme et au choix résolu d’une solution politique négociée. Le gouvernement d’Itzhak Rabin infléchit à son tour ses positions, lorsque les pressions américaines se conjuguent à la conviction nouvelle qu’il ne saurait y avoir de solution militaire à l’intifada. Le succès croissant des islamo-nationalistes du Hamas inquiète de surcroît les autorités israéliennes, qui, au demeurant, ne sont pas sans responsabilité dans les progrès de leur implantation. Au-delà de la conjoncture politique immédiate, Israël a fait le choix de l’intégration à son environnement régional. Les enjeux économiques le disputeront sans doute demain aux préoccupations stratégiques non sans risquer d’alimenter un vif débat de société. Dans une telle perspective, les Palestiniens seraient les vecteurs obligés des nouveaux rapports israélo-arabes. Mais selon quelles modalités? Seul le rapport des forces en présence en décidera. Les partisans de l’accord de 1993 fondent leurs espoirs sur une dynamique historique qui conduirait de la reconnaissance de l’O.L.P. à l’instauration d’une véritable souveraineté palestinienne en Cisjordanie et à Gaza. Ses adversaires notent l’absence de référence de principe à l’autodétermination et redoutent la naissance de formes éclatées d’autonomie locale qui préserveraient la souveraineté d’Israël. Les évolutions en cours peuvent le faire craindre dans la mesure où le rapport de forces reste favorable à l’État hébreu. La volonté politique de la communauté internationale sera donc décisive, et les odes à la paix n’y suffiront pas.

8. Les enjeux du présent

Consolidation des États

Par-delà les jeux compliqués de la géopolitique, des mutations profondes sont à l’œuvre dans les sociétés de la région, des mutations occultées par l’attention excessive que les analystes ont traditionnellement portée à l’idéologique. La plus significative est peut-être la consolidation des États et l’emprise nouvelle qu’ils exercent partout sur l’espace social. Non que le Moyen-Orient ait ignoré le despotisme. Mais l’État autoritaire traditionnel n’investissait pas la totalité du champ social; il n’en avait ni la volonté ni les moyens. Seule la modernisation autoritaire conduite par l’État développementaliste a permis une intégration et un contrôle social jusque-là inédits. Mais, au Moyen-Orient, le développement s’est nourri de la rente plus que de l’économie productive. La nature des revenus de l’État en témoigne sans ambiguïté. Dans l’exemple extrême du Koweït, ils proviennent à 98 p. 100 de ressources non fiscales, qu’elles soient issues des exportations pétrolières ou du bénéfice des placements financiers internationaux. L’État égyptien vit également, pour plus de 45 p. 100, de ressources transférées qui proviennent du pétrole, du canal de Suez, des remises des émigrés ou même de l’aide américaine, indissociable de la rente de situation dont jouit l’Égypte. Dans tous les cas, la contribution de la fiscalité directe aux revenus de l’État est très inférieure à celle que l’on observe dans la plupart des économies industrialisées. Faiblement dépendant de l’extraction fiscale, l’État dispose d’une autonomie accrue à l’égard de la société, et, si l’on établissait un lien de principe entre taxation et représentation, les gouvernements du Moyen-Orient n’auraient guère d’obligations démocratiques. Cela d’autant moins que l’abondance de la rente en a fait des régimes allocataires redistribuant massivement salaires, services et prébendes. C’est sur la base de ce pacte rentier implicite que l’État est parvenu à imposer un monopole politique, mais encore idéologique et culturel, aussi absolu sur les sociétés. Car la violence d’État, pour fondamentale qu’elle soit, ne saurait à elle seule rendre compte de la longévité de régimes qui prennent le plus souvent appui sur d’étroits groupes de solidarité, qu’il s’agisse de groupes dynastiques comme en Jordanie ou dans la péninsule arabe, d’une communauté confessionnelle comme les Alaouites de Syrie ou d’un clan régional, si l’on songe aux Takritis au pouvoir à Bagdad. Dès lors que la rente permet l’achat du consensus et que le développement entend se substituer aux nécessités de la représentativité, toute crise économique se traduit inévitablement par une crise de la légitimité politique.

Libéralisme et démocratie

Le contre-choc pétrolier de 1986 a révélé l’ampleur de la crise structurelle des économies. Elle tient d’abord aux effets pervers de la rente qui a contribué à masquer la faible rentabilité de l’investissement et la médiocre productivité du travail, tout en permettant le recours massif à l’importation. Au Moyen-Orient, la hausse de la consommation a précédé le développement des capacités productives plus que nulle part ailleurs dans le monde. Mais la crise tient aussi au modèle de développement emprunté par certains régimes arabes à l’expérience soviétique. S’ils se convertissent aujourd’hui peu à peu au credo néo-libéral, le désengagement de l’État y demeure très partiel. L’Égypte de Sadate a ouvert la voie dès le milieu des années 1970 avec une politique d’ouverture économique, l’infit h , qui coïncidait avec le choix de la paix. Les régimes baasistes suivront plus timidement. Les nouvelles stratégies concourent moins à démanteler le secteur public qu’à susciter, sur ses marges, le développement d’enclaves du privé. L’État conserve la maîtrise de la régulation économique d’ensemble, au point que le privé semble parfois se réduire à un secteur parasitaire qui se nourrit de la proximité du pouvoir politique. L’hétérogénéité même des nouvelles bourgeoisies issues de ces expériences libérales en témoigne assez. Les vieilles oligarchies commerçantes s’y mêlent à la bourgeoisie d’État née des expériences socialistes et aux bénéficiaires de l’infit h, enrichis dans les services, l’immobilier ou la spéculation. Les classes moyennes salariées, qui formaient l’assise principale des régimes nationalistes, subissent en revanche une paupérisation croissante. Nombre de fonctionnaires conservent un emploi public garant de leur insertion sociale, mais diversifient leurs revenus par des activités commerciales, ce qui contribue à brouiller les clivages sociaux.

Dans ces conditions, il paraît difficile de voir dans ces expériences libérales le prélude à la démocratisation des systèmes politiques. Le pluralisme contrôlé qui se développe dans certains pays répond plus au besoin d’échapper aux menaces de déstabilisation du régime qu’à une authentique évolution vers la démocratie. C’est une nouvelle fois l’Égypte qui fait figure de pionnier de l’ouverture. Le désengagement politique d’une armée désormais professionnalisée qui se replie sur ses privilèges corporatistes s’est accompagné du développement du multipartisme et de l’extension du réseau associatif qui anime la société civile. Les dernières consultations électorales n’en font pas moins apparaître un divorce profond entre pays légal et pays réel ainsi qu’une personnalisation croissante des rapports politiques qui restent très marqués par le clientélisme. Par ailleurs, le dialogue national dont le pouvoir a pris l’initiative en juin 1994 exclut les Frères musulmans sans parvenir à rallier le néo-Wafd ni les nassériens, tandis que l’état d’urgence toujours en vigueur permet de mener une répression active contre les islamistes. En Jordanie, où les émeutes de 1989 ont ébranlé le Sud, base traditionnelle du régime, le Palais a choisi d’organiser des élections législatives en autorisant la participation des Frères musulmans. Le Koweït, tenu par ses promesses de la guerre du Golfe, a restauré la vie parlementaire suspendue en 1986, tandis que le Liban organisait en 1992 des élections législatives sous haute surveillance syrienne, vingt ans après la précédente consultation. Il n’est pas jusqu’à l’Arabie Saoudite qui n’ait enfin accédé à la demande de son opposition en nommant, en 1993, les soixante membres d’un Conseil consultatif (majlis ash-sh ra ). Les enjeux complexes qu’affrontent aujourd’hui les sociétés de l’Orient arabe, ceux de la libéralisation économique comme ceux de l’ouverture politique ou de la timide émergence d’une société civile, invitent une nouvelle fois à se tourner vers le précédent turc.

Le modèle turc

C’est lors des élections de 1950 que le pluralisme politique s’est imposé en Turquie. La victoire du Parti démocratique d’Adnan Menderes, comme plus tard la montée de son héritier, le Parti de la juste voie de Süleyman Demirel, manifestent la poussée d’une bourgeoisie d’affaires née de la croissance des années 1930 et 1940. Le coup d’État militaire de 1960 ne parvient pas à imposer durablement le retour des élites kémalistes; il n’en donne pas moins au pays la constitution la plus libérale de son histoire. La deuxième intervention de l’armée, en 1971, bénéficie au contraire du soutien de la bourgeoisie industrielle qui souhaite l’avènement d’un régime fort capable de mettre fin à la contestation ouvrière et étudiante des années 1960. L’alternance entre les sociaux-démocrates de Bulënt Ecevit et la droite, menée par Süleyman Demirel, ne parvient pas à éviter un blocage du système politique qui prend la forme d’une explosion terroriste. La troisième intervention de l’armée, en 1980, restaure la paix civile au prix de la répression des forces de gauche et de la suspension de la Constitution de 1961, avant d’assurer une transition contrôlée vers la démocratie. La société politique n’en est pas moins fragilisée depuis le milieu des années 1980 par le pourrissement de la question kurde. La volonté de développer le sud-est du pays, à majorité kurde, dans le cadre de l’ambitieux projet économique du Guneydogu Anadolu Projesi (G.A.P.), n’a pas empêché l’intensification de la répression. Elle ne touche plus seulement les activistes du Parti des travailleurs du Kurdistan (P.K.K.) mais les députés du Parti de la démocratie, considéré comme son paravent politique. La poursuite de la répression fait toutefois obstacle à ce qui demeure la priorité de la politique extérieure turque depuis 1987: l’entrée du pays dans la C.E.E.

Mais c’est peut-être sur le plan économique que la référence turque est le plus souvent invoquée dans le Moyen-Orient d’aujourd’hui. La libéralisation accélérée de l’économie et l’adoption de programmes d’ajustement structurel du Fonds monétaire international y remontent au début des années 1980. Ces mesures ont permis l’assainissement des finances publiques et une croissance des exportations de plus de 300 p. 100 entre 1980 et 1990. La percée de la Turquie sur les marchés d’Irak, d’Arabie Saoudite ou des Émirats arabes apparaît du reste significative. Pourtant, cette stratégie économique ne va pas sans un coût social élevé qui contribue à expliquer la poussée des islamistes du Parti de la prospérité lors des élections municipales de 1994.

Protestations islamistes

L’islamisme apparaît comme le défi commun à l’ensemble des sociétés du Moyen-Orient; mais, s’il ressortit d’une même mouvance, il ne relève en rien d’une quelconque Internationale. La mobilisation au nom de l’islam s’exerce partout contre l’État, tout en revêtant des significations variables inscrites dans la spécificité des contextes nationaux. En Syrie, où les Frères musulmans ont mené la révolte contre l’État confessionnel alaouite entre 1979 et 1982, l’islamisme s’apparente à une réaction de défense de la communauté sunnite contre le particularisme du régime. En Irak, la mobilisation est dirigée contre la dictature baasiste, tout en répondant à la marginalisation traditionnelle des chiites dans le pays. En Égypte, le renouveau de la contestation islamiste au cours des années 1980 se fait à la fois contre la politique de paix avec Israël et contre l’ouverture économique qui creuse les inégalités. Car c’est bien la brutalité du changement social, exacerbé par la crise, qui forme l’arrière-plan de toutes les mobilisations au nom de l’islam. Dans des villes hypertrophiées où l’économie ne peut absorber la masse des déracinés que la société citadine n’intègre plus, l’islam vient nourrir une protestation plus éthique que politique. Il fournit aussi des repères symboliques à des sociétés déstabilisées par l’aliénation culturelle à l’égard des modèles occidentaux, ou plus souvent de l’image frelatée qu’en donnent les médias, vecteurs d’une sous-culture planétaire. Après les luttes politiques de l’indépendance et les combats pour le développement économique, c’est aujourd’hui la guerre des cultures qui paraît dominer le discours, mais elle ne fait qu’exprimer les véritables enjeux qui restent ceux de la démocratie et du développement.

La protestation islamiste revêt aussi des formes variables dans ses modalités d’action. La mouvance la plus radicale est issue de la pensée de Sayyid Qutb, théoricien des Frères musulmans exécuté sous Nasser et très influencé par les analyses de Mawd di. Ses adeptes jettent l’anathème (takf 稜r ) sur l’État, accusé de retour à l’ignorance des temps pré-islamiques (j hiliyya ), et construisent l’utopie d’une société unitaire, projection terrestre de l’unicité divine (tawh 稜d ), sur laquelle régnerait la seule souveraineté (h kimiyya ) du Très-Haut. En Égypte, les activistes du Jih d , responsables de l’assassinat de Sadate, comme ceux de la Gamaat Isl miyya ont lancé la guerre sainte contre le régime de Moubarak. Les attentats contre les représentants du pouvoir, les incidents confessionnels impliquant des Coptes ou les attaques visant des touristes sont autant de moyens de déstabiliser le régime.

Mais la fuite en avant d’une minorité dans le terrorisme extrémiste ne saurait rendre compte à elle seule de l’ensemble de la mouvance islamiste. Selon certains observateurs, l’islam politique radical, parti à la conquête du pouvoir d’État, serait aujourd’hui en reflux, sous l’effet d’un certain échec de la révolution iranienne, ajouté aux ambiguïtés du patronage saoudien. Car l’Arabie Saoudite, principal bailleur de fonds des mouvements islamistes, entend promouvoir un islam conservateur qui ne remettrait pas en cause les pouvoirs en place. Or le danger menace aujourd’hui le régime saoudien lui-même qui a fait arrêter, en septembre 1994, une centaine de militants religieux. L’islamisme radical serait relayé par un néo-fondamentalisme soucieux de reconquérir les sociétés en s’implantant dans les organisations professionnelles, les réseaux associatifs ou le secteur bancaire. Le principal mot d’ordre de ce mouvement de réislamisation des sociétés est la revendication d’un retour à la charia qui s’ordonne autour de deux thèmes principaux: l’ordre moral et la solidarité sociale. L’unité du discours ne doit pas masquer pourtant la diversité des groupes qui s’en réclament. Il est un islamisme de la grande bourgeoisie, qui marie aisément libéralisme économique et morale religieuse; il en est un qui touche les classes moyennes paupérisées, sensibles à l’appel au réarmement moral; il en est un aussi qui trouve un écho dans les masses urbaines, réceptives à tous les populismes. Car on ne saurait établir un rapport simple entre sensibilité religieuse, appartenance sociale et position politique. Si l’islamisme n’est que l’une des manifestations de l’émergence d’une société civile au Moyen-Orient, il en a tout naturellement la diversité, derrière l’unanimisme apparent du discours.

Les réponses que les États opposent aux menaces islamistes sont elles-mêmes variables. La plus fréquente combine la répression contre les activistes avec l’intégration de tous ceux qui acceptent les règles du jeu politique. C’est le choix qu’ont fait la Turquie, la Jordanie, le Koweït et l’Égypte, même si Le Caire continue de refuser la légalisation politique de l’Association des Frères musulmans. Cette double stratégie s’accompagne de mesures symboliques de réislamisation. On voit ainsi se multiplier les programmes religieux dans les médias, s’exercer une nouvelle censure islamique et s’imposer la référence à la charia. Car le droit demeure un enjeu fondamental. Seuls l’Arabie Saoudite, l’Iran et le Soudan – auxquels s’ajouterait le Pakistan –, prétendent faire de la charia la source exclusive de leur système juridique. En Égypte, elle en est officiellement la «source principale» depuis 1980. Si les constitutions peuvent ainsi proclamer, ne fût-ce que symboliquement, que la charia est la source de la législation publique, c’est que nulle part, à l’exception de la Turquie, la souveraineté nationale n’est conçue comme le fondement impersonnel de la loi de l’État, car nulle part n’a prévalu une véritable laïcité de l’institution politique. Ce qui est vrai de l’État l’est plus encore des sociétés. Les principales limites à leur sécularisation résident dans le champ du statut personnel. C’est aussi dans ce domaine, et singulièrement en matière de droit familial, que les réislamisations en cours ont les conséquences les plus concrètes, comme si le revivalisme islamique contemporain entendait retrouver la domination traditionnelle du religieux sur l’espace social. Qu’il s’agisse de néo-fondamentalisme ou d’islam politique, qu’il entende rétablir l’emprise de la religion sur la société ou bâtir un État islamique dont on chercherait en vain la référence dans la tradition musulmane classique, l’islamisme contemporain exprime le malaise des sociétés sans parvenir à penser le changement social.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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